23.09.2006
L'eau noire
Lundi 2 septembre
3H22
Son : RFI
Image : A13
Porte de St Cloud - Porte Océane en 2heures 40… j’ai pas traîné.
Malgré la nuit et un ras le bol très marqué, entendre le bruit de la mer sur les galets et apercevoir les loupiotes des rafiots me ramènent chaque fois à la vie : j’ai jamais pu quitter mon port trop longtemps. Mon bouygues s'affole, je le fais taire avant qu'il me mette les nerfs à vif.
- Cardinal !
- Commissaire Grimbaud ! Pas encore couché ou déjà levé ?
- J'ai une affaire pour vous !
- maintenant !?
- Oui ! et secouez-vous ! ”
Pas envie de me faire un ennemi de plus, j'obtempère. Je ramenai tranquillement mon break (Volvo 240 Diesel de couleur noir, A M 89) à la maison ; me voici roulant dans les rues du Havre, en plein milieu de la nuit. Ça tombe bien, j’avais que mille ans de sommeil en retard !
A peine arrivé au pied du funiculaire, Grimbaud me tombe dessus. Il a son air exécrable des jours de cyclone. Ce coup-là, c’est sûr, j'embarque sur le genre de barlu pas clair qui part en vrille au premier coup de mer.
-Cardinal, un coup de fil anonyme nous a prévenu qu'une vieille gisait au milieu des voies. C'est la troisième ancêtre qu'on refroidit en moins de deux mois, mon vieux. Et là, c’est le pompon. Cette viande froide est la femme de Dumanche : conseiller municipal de son état. Il faut que vous me sortiez de là !
- Présenté de cette façon…
- Cet olibrius est aussi au conseil de surveillance de la CICM. Je suis certain qu’il y a anguille sous roche. C’est trafic et compagnie c’est gens là.
- Dites donc Grimbaud, vous savez que je suis «persona non grata » à la CICM.
- Vos états d'âme ne m'intéressent pas Cardinal. Soit vous me filez un coup de main, soit je vous coffre… et vous savez très bien pourquoi !
-Ai-je le choix ?
Consterné, je mets le cap sur le quartier de la gare. A cette heure, peu de vitrines sont habitées. Je pose la caisse devant l’Indigo : ouvert 24H / 24. Une Francfort-frites, un café, une bière et des tronches de fin de nuit accoudées au zinc. On se croirait dans un tableau de Hopper : même lumière, même silence apparent, même malaise figé.
Installé au bout du bar, dans la pénombre, j’oblige mon neurone à trier les informations que Grimbaud m’a refilées, pendant que mon pouce et mon index trempent une frite dans le ketchup.
D'accord… aujourd'hui les vieux servent de banque au reste de nos congénères. Est-ce une raison suffisante pour les équarrir sauvagement ?
M'est avis que les papis et mamies vont commencer à sucrer les fraises, hésitant à aller pisser… Je parie qu’à la mairie aussi, ils doivent frémir de la rosette.
J'en suis à ma troisième mousse quand je sens le jour me caresser l’épaule gauche. Il serait bien que je retourne jeter un œil au funiculaire avant que les camarades travailleurs l'envahissent.
Affalé derrière son bar, Léon a pris le large et ronfle comme un diesel marin. Je paie, je sors, ça pèle… Au loin un cargo sirène, le vent a viré au nord et la plage doit se faire récurer les galets à l’eau salée.
-Allez grouille Cardinal ! … Sinon les syndiqués vont doubler la bouée avant toi au funiculaire.
Première à droite, accélérateur à fond, j’ascenssionne vers la gare du haut.
Ciel rose et noir au-dessus des raffineries, soleil flirtant avec les fumées échappées des becs benzène géants, portiques au réveil grinçant. La vie commence à s’agiter.
Plus que cinq minutes avant l'ouverture de la gare, j'enjambe les grilles pour scruter les rails en descendant. Concentré d'époque : cancer en mégots, mauvaises nouvelles sur papier chiotte, pisse, merde, cannettes -de ce que tu veux - à moitié vide…
Je ne sais pas ce que je cherche, voilà pourquoi j'ai des chances de trouver ! Ambiance baleine blanche en plein Atlantique Nord au petit matin.
Je suis presque au milieu de ma descente et toujours rien de vraiment engageant. Pourtant comme le vieil Achab, je le sens cet énorme cétacé. Il est là sous mes yeux et je ne la vois pas. On se concentre sur l’aiguille et l’indice à trouver c’est la botte de foin.
Voilà les syndiqués… je prends le large!
A suivre...
10:55 Publié dans feuilleton littéraire | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : 3H22 temps universel, son RFI, Image A13






